Maternité de Mayenne. Au petit matin d'une belle journée du mois de mai 1981, je décide de sortir, tête la première, à la découverte du monde extérieur. Neuf mois à l'intérieur, à visiter tous les recoins, je commençais à tourner en rond.

Je serpente tranquillement, allongé sur le ventre. Je file à quatre pattes. Jusqu'à mes premiers pas mes moyens de locomotion sont certes limités mais me permettent déjà de traverser l'interminable désert oriental du tapis afghan du salon ou d'exécuter l'ascension périlleuse de la face nord de la chaise de la cuisine. Quand j'arrive à tenir sur mes deux jambes, une inusable locomotive à roulettes, mue par d'énergiques poussées de gambettes et dirigeable par son volant à klaxon « pouët-pouët », m'accompagne lors des promenades familiales. Le paysagiste du parc du Château d'Amboise aurait tenu ces propos, passés depuis à la postérité : « Là où sa locomotive passe, l'herbe ne repousse pas ! »

Pour mon deuxième printemps, j'hérite de mon premier vélo : un beau vélo rouge. Sa selle blanche au confort spartiate est assortie aux pneus. Un unique frein à la droite du cintre permet de stopper l'indomptable monture. Ses garde-boue en inox et ses pièces de caoutchouc imitation fourche à suspension sont du plus bel effet : la machine idéale pour partir à la conquête de l'Ouest du pâté de maisons. Hâtivement, j'effectue mes premiers essais sans roulettes. Premiers tours de roues et premières chutes. Tel Bucéphale, ce vélo ne se laisse pas monter impunément. Abnégation et persévérance viendront à bout de la bécane. Enfin en équilibre sur mes deux roues, empli de fierté et de joie, je m'évade, le regard porté au loin entre ciel et terre. « À table ! » Le retour à la réalité est brutal. Demain, je repartirai.

La selle est remontée au plus haut, mes genoux frôlent mon menton à chaque coup de pédale : je ressemble à un crapaud. Pour mes quatre ans, je reçois donc un nouveau vélo : bleu. Ses protections en mousse sur la partie supérieure du cadre et sur le cintre engagent à la prise de risque. Téméraire, je lâche une main du guidon puis bientôt les deux. Une planche de bois posée sur un rondin de chêne se transforme en un tremplin sensationnel. Quelques coups de pédales pour s'élancer et je m'envole vers de nouvelles aventures. Après l'école, j'enfourche mon palefroi pour rejoindre mes copains pour des parties de ballon ou de cache-cache. À Château-Gontier, du Parc Saint-Fiacre au Jardin du Bout du Monde, j'appuie de plus en plus fort sur les pédales de mon destrier dans ces nouveaux terrains de jeux conquis.

Quelques mois avant mon entrée en sixième, je découvre mon troisième vélo. Le cadre acier d'un violet éclatant et la fourche turquoise caractérisent son époque. Un compteur à aiguille orne le guidon. D'étranges manettes sont greffées sur le cintre. Je vais rapidement découvrir leur utilité et l'agrément que procurent les 18 vitesses de ce vélo de grand. Qu'il pleuve, qu'il vente et surtout qu'il neige, c'est en vélo que je prends le chemin du collège puis du lycée. Au retour, il me faut gravir les quatre-vingts mètres d'altitude du point culminant de la ville qui mènent à la maison, au bout du chemin d'Yvano. Le week-end, je sillonne seul les routes bucoliques du Haut-Anjou. Au cours de ces échappées naît en moi l'idée d'un premier voyage itinérant. Seize ans. Deux sacoches et un baluchon solidement arrimés à mon porte-bagages, me voilà parti de l'Ile-Tudy, au sud du Finistère, en cette fin de mois d'août décidé à rentrer à la maison, au sud de la Mayenne, par la seule force de mes mollets. Quatre jours plus tard, le sentiment du devoir accompli je conclus ce périple minutieusement préparé. En Première, je consigne quotidiennement, dans un petit carnet, les temps réalisés pour le trajet du matin et pour celui du soir. En Terminale, mon vélo me soupçonne d'infidélité. Après avoir soigneusement redonné vie à un amas de métal poussiéreux, je me déplace en Vélosolex S3800, « deux-chevaux » des cyclomoteurs pour les uns, « la bicyclette qui roule toute seule » pour les autres. Je vous laisse juge ! Étudiant en sciences des activités physiques et sportives à la faculté du Mans, c'est de nouveau avec ma monture violette que je relie l'appartement à l'université. Avec trois amis fraîchement licenciés nous profitons de nos premières semaines de vacances pour rejoindre la station balnéaire de Lacanau en Gironde. L'intégralité du parcours se fera pédales aux pieds, bien entendu ! Aujourd'hui encore, bien qu'il ne lui reste que très peu de pièces d'origine, c'est avec ce vélo teinté de rouille, que je pars de Locmaria, berceau de Quimper, chercher mon poisson frais aux Halles.

Arrivé à Quimper pour mes études, après l'acquisition d'un vélo adéquat, je roule le dimanche matin au sein du club de Cyclo-Randonneurs de Quimper Cornouaille. C'est en peloton serré que je parcours les routes de la région. Prendre des relais par fort vent de face, se mettre en danseuse pour rattraper mes équipiers après une pause impromptue, profiter pleinement d'une halte tant attendue, je découvre les joies des sorties en groupe. Aguerri par deux années de pratique, je songe alors à une escapade plus ambitieuse. À l'été 2006, parti de Quimper, je suis les méandres du canal de Nantes à Brest puis je remonte la Loire jusqu'à sa source avant de traverser les Alpes pour rejoindre la plaine du Pô en Italie. Après un détour en Slovénie, je longe la côte Croate jusqu'à son extrémité sud, passant d'île en île, pour m'arrêter quelques jours à Dubrovnik avant de rentrer en avion. Le poids de mes quatre sacoches aura raison de la piètre qualité de mes roues. Huit rayons cassés en quarante jours. J'en connais alors un rayon sur le dévoilage d'une roue. L'année suivante, des amis cyclistes m'embarquent sur les brevets qualificatifs du Paris-Brest-Paris, Graal du cyclotouriste. Deux cents, trois cents, quatre cents et jusqu'à six cents kilomètres, je vais valider un par un chacun de ces brevets. Dans la foulée, je réalise une traversée des Pyrénées d'Ouest en Est, de l'Atlantique à la Méditerranée, d'Hendaye à Cerbère. Aubisque, Tourmalet, huit jours à gravir les cols mythiques de cette chaîne montagneuse.

Avec mes premiers salaires de maître-nageur, je m'offre mon premier vélo de course. Rapide comme l'éclair, léger comme l'air, il a fière allure. Un nouveau défi se profile au sein de notre troupe de pédaleurs du dimanche : une diagonale. Il s'agit de relier à vélo deux sommets non consécutifs de notre Hexagone dans un temps imparti. Rassasié par un goûter, nous quittons Brest un mercredi pour rallier Perpignan le samedi peu avant minuit, éreintés par soixante-dix-neuf heures de labeur.

Je me penche actuellement sur l'assemblage d'un vélo de grande randonnée. Robuste, il doit être capable de m'emmener sur toutes les pistes du monde sans sourciller.

Arriverai-je un jour à combler mon grain de selle, de folie diront certains ?